Quand un ménage emprunte pour payer son plein d’essence, personne ne le félicite pour sa « gestion responsable ». On comprend qu’il est dans la merde.

Quand l’État fait la même chose à l’échelle de millions d’automobilistes, Sébastien Lecornu appelle cela éviter une crise. Un nouveau chèque de 100 euros, quelque 450 millions d’euros de dépenses supplémentaires annoncées, et cette formule qui blanchit toutes les lâchetés : agir « en responsabilité ».

En responsabilité devant qui ? Pas devant celui qui paiera. Celui-là n’a pas encore l’âge de voter.

Le conducteur qui dépend de sa voiture a un vrai problème. Il ne mérite ni mépris ni leçon de morale. Mais le gouvernement lui tend de l’argent qu’il n’a pas, sans lui dire franchement qui réglera la note. Lecornu achète quelques mois de calme avec les impôts et la dette de demain. Il ne supprime pas la crise. Il la reporte.

C’est le geste du toxicomane qui prend sa dose et se félicite que les tremblements aient cessé. C’est celui du ménage surendetté qui souscrit un énième crédit à la consommation pour traverser la fin du mois. Le soulagement est réel. C’est précisément pour cela que le piège fonctionne.

À quel moment Sébastien Lecornu a-t-il fait preuve de courage ? Quand a-t-il dit : « Voilà ce que nous pouvons payer, voilà ce que nous ne pouvons plus promettre » ? Quand a-t-il accepté de mécontenter les électeurs d’aujourd’hui pour épargner ceux de demain ? On cherche l’acte. On ne trouve que le chèque.

Un boutiquier au comptoir aurait au moins le souci de fermer sa caisse avec des comptes justes. Ici, on distribue, on sourit, on passe à la colère suivante. Le pouvoir sans le courage. Aucune vision. Aucun sens des responsabilités.

La faillite qui menace la France sera financière. Mais elle aura d’abord été morale. N’est-ce pas une honte d’avoir voulu faire payer nos pleins d’essence par les générations futures ? D’avoir consommé aujourd’hui ce qu’elles devront gagner demain ? D’avoir appelé « stabilité » le fait de leur laisser nos factures ?

Je n’ai pas besoin de savoir si Lecornu, Macron, Attal ou leurs prédécesseurs ont des enfants pour juger leurs actes. Leurs vies privées ne changent rien à cette question publique : comment peut-on gouverner comme si les générations futures n’existaient pas ? Comment peut-on jouir de la paix sociale du moment en sachant que d’autres paieront pour elle ?

Lecornu, comme Attal et tant d’autres, a fait de la politique son métier. Très bien. Alors qu’il en assume la première exigence : choisir, expliquer, répondre de ses choix. Pas seulement toucher les bénéfices immédiats d’une dépense et laisser à son successeur le soin d’en présenter la facture. La responsabilité ne se mesure pas à l’assurance avec laquelle on prononce le mot. Elle se mesure au prix politique qu’on accepte de payer soi-même.

Macron, Lecornu et leurs prédécesseurs devraient répondre de leurs actes. Politiquement, devant les Français, avec le compte précis des dépenses décidées, des économies refusées et des dettes transmises. Et si des fautes relevant de la loi sont établies, devant la justice. On ne transforme pas un désaccord budgétaire en condamnation pénale par la seule force de l’indignation. Mais on ne devrait pas non plus pouvoir ruiner l’avenir d’un pays en se cachant derrière une formule de communicant.

Aujourd’hui, le pouvoir achète le silence pour 100 euros. Demain, il expliquera que les sacrifices sont inévitables. Il demandera alors du courage aux Français, ce courage qu’il n’aura jamais eu lui-même.

Quand on en est à emprunter pour payer le plein, on est vraiment dans la merde. Quand on appelle cela « agir en responsabilité », on a perdu davantage que de l’argent.