Il est 11 h 12, le soleil tape sur le terre-plein. L’air sent le cumin, le carton mouillé et le plastique neuf. Un homme ouvre un sac Monoprix trop plein : entre une radio sans pile et trois paires de chaussettes « pointure indifférente », une liasse agrafée, encore timbrée Agence France Trésor. « OAT 2034, a-t-il dit. Encore bonne. Le coupon est là, en bas, près du tampon. » L’acheteur a froissé le papier comme on teste une tomate. Il a payé en billets de dix, comptés deux fois.
Plus bas, du côté des bottes de persil, une femme en tablier bleu déchire des feuilles au format A4 pour emballer la marchandise. Ce n’est pas du journal. C’est du 2056. L’en-tête de la République est taché de terre. « Ça tient mieux que Le Parisien, a-t-elle expliqué. Et personne n’en veut jusqu’à l’échéance. » Un client a demandé si le persil était du jour. Oui. L’OAT, non.
À un étal de téléphones, on proposait un lot : deux titres 2028, une coque iPhone et le mode d’emploi de la Caisse des dépôts, encore sous film. « C’est le même risque », a résumé le vendeur, qui pesait aussi des dattes.
Sous le pont, le bonneteau a changé de tapis. Trois cartons. Plus le valet. Une OAT pliée en quatre. « Suivez le 2034. » Un passant a mis vingt euros. Le 2034 était à gauche, puis plus du tout. Le bonneteur a levé les mains : « Comme à la corbeille. Ça disparaît. »
Un peu plus loin, dans une boutique sans enseigne, un marabout recevait « pour la dette ». Devant lui : une bougie, un verre d’eau, un avis d’échéance de la DGFiP. « Je vois un chiffre, a-t-il dit. Mais pas lequel. » Le client voulait savoir s’il fallait vendre avant la Toussaint. Le marabout a demandé l’acompte d’abord, « comme Moody’s ».
L’AMF a fait savoir qu’elle « n’avait pas vocation à contrôler les trottoirs ». Bercy a rappelé que la dette « se négociait sur des marchés réglementés », puis concédé qu’« une liquidité de proximité n’était pas, en soi, un signal ».
À 13 h 40, un agent RATP a demandé de dégager le flux vers le métro. Les liasses ont disparu dans les cabas. Le bonneteau aussi. Il restait le persil, les câbles, un Journal officiel du mois dernier, et la bougie du marabout, encore allumée. Le 2034 était épuisé. Le 2056 aussi, mais on en voyait encore des morceaux, coincés sous les bottes, avec les tiges.